Il fallait bien quitter… Il faut toujours quitter !
Pourtant ce soir, c’est vraiment difficile… Et pourtant…
Théodore lance son verre d’alcool contre un mur. Il monte les trois marches de sa caravane. Sous son poids et avec le travail acharné de la rouille, la troisième marche, comme tous les soirs, avec la fraî-cheur de la nuit, craque un peu, sinistre… Sinistre, comme est devenu le lieu où le chapiteau a planté ses mâts… Plus de lumières virevoltantes, plus de musique… Seule, l’odeur de l’urine des fauves et de leurs déjections irradie la nuit…
Assis au pied de son lit : « Ça imprègne tout ici » se dit Crapin en enlevant ses grosses chaussures jaunes à pois bleus. Ses pauvres pieds sont déformés, rougis par tant d’efforts sur la Piste…
Il les contemple, en exhalant du plus profond, pour tenter de se dégager de la puanteur acide qui l’environne.
« Ça, c’est la partie la plus lointaine de mon corps… là-bas, tout au bout du bout de moi. » Il reste un moment silencieux à l’intérieur de sa tête, observant ses orteils, qu’il agite légèrement pour les décrisper. Puis…
« Je les ai toujours beaucoup aimés mes mignons petons ! Hein ? »
(Oui, Théodore se parle gentiment. Il n’a du reste aucune raison d’être désagréable avec lui même. Surtout que ce soir est jour particulièrement important !)
… Un temps infime… ou infini passe…
Ses pieds, maintenant, battent la mesure de la musique, qu’il entend pour lui seul, avec force, dans les oreilles…
« Bon, il ne faut plus que je traîne maintenant… J’ai encore beaucoup à faire. »
Pour cette dernière Représentation, Mario, le chef de leur orchestre s’est déchaîné ! Papoum-papoum-padapoum-boum-boum !
Notre Théodore a alors fait son « Entrée » comme à ses débuts, en courant tout autour de la piste.
– Bonsoaaaaaarrrr les petits zenfants !… Bonsoaaaaaaaaarrrrrrr les petits zzzzzzzzzzzenfants !
Comme toujours rires et applaudissements lui répondent. C’est qu’il est célèbre notre Théo. Beaucoup plus qu’il ne le croit, depuis les si nombreuses années qu’il parcourt l’Europe, dans tous les sens !
Les enfants le connaissent et l’apprécient. Son nom d’artiste est : Le Clown BINOCLE. Ah ça oui ! Les enfants l’aiment. Dans les campagnes et les villes, l’affiche de son visage sous le maquillage, avec son grand sourire rouge, est partout placardée. Il est l’Auguste au chapeau de paille à la marguerite. Tout seul, pour faire son numéro. Il n’a plus voulu de Clown blanc avec lui !
De chapiteaux en chapiteaux… De Directeurs arrogants en Directeurs avares et sévères… De Messieurs Loyal égoïstes et maniaques en Trapézistes fous et cleptomanes… Il en a vu au cours de ces années… Et puis, il s’est fixé dans ce Cirque. Ça fait plus de vingt ans maintenant !… Les petits matins « grisouillets » où, quittant les bras d’une admiratrice dévergondée, il se retrouvait enfin dans sa caravane, vite écrasé sous les seins lourds de Rhanaa. Il l’aimait bien cette Françoise Chagnol, dite : « Rhanaa, La Dompteuse de Mangoustes ! »
Ah ! Oui ! Il en a vu, notre Binocle !
Mais ce soir…
Oui, ce soir, tout est différent. Il vient d’achever son contrat au Cirque ZANOUNI et il a fallu attendre ce moment si propice…
Ils ont tous tenu jusqu’au Final… Les ultimes Saluts… Puis les larmichettes et les grosses larmes épaissies de fard… Le champagne du départ, avec ses camarades de complicité ou de circonstances.
Il a encore trop bu… apparemment !
Tout est fini.
Tous les contrats sont arrivés à terme.
Pour le Clown Binocle, Le Cirque s’engloutit ! Le Cirque ferme ! Le Cirque disparaît… Mais pour Théodore Crapin tout commence !
Le Patron, le Zanouni, a décidé de regagner son pays natal.
Il entraîne avec lui ses garçons de piste et tout son personnel technique… Des compatriotes bien sûr…
Ils vont chercher fortune dans d’autres contrées… Ils découvriront d’autres Artistes… Des saveurs différentes… D’autres Publics…
Seule, Madame Gloria Chapuis, sa plus ancienne collaboratrice, l’Administratrice, ne le suivra plus.
(C’est sûrement qu’elle cultive d’autres projets, voyons !).
Théodore s’est levé. Pour la forme, il a un peu titubé et est allé s’asseoir, au pas de sa petite porte, les pieds nus posés sur les marches en ferraille. Il tient à prendre encore un petit temps avant l’action qui l’attend.
Il observe « La Place du Marché » où ils se sont installés. Décidément, dans la nuit, cet endroit n’est vraiment pas gai. Quelques arbres maigrichons font une sorte de rempart à ce qui, d’ordinaire, est le parking extérieur de cette petite ville… (Hors le jour du marché, bien sûr !)
Le chapiteau, comme un profil découpé dressé sur ses ergots, semble observer un minable croissant de lune tout ébréché de nuages.
Les lumières viennent de s’éteindre dans le seul café-bar, resté tard ouvert, pour cause de Cirque !
Deux chats se bagarrent toujours pour la possession d’une part de souris !
Une voiture sort trop vite du parking souterrain, en cognant son bas de caisse sur la petite bosse obligée qui sanctionne la sortie.
Puis… Une impression de silence…
Le silence…
By Gérard Dessalles